Six témoignages et une diversité des regards ont permis, le temps d’une matinée, d’identifier de nombreux enjeux sur la place des aîné·es sur notre territoire et de questionner leur mobilité résidentielle. Si ce sujet concerne la dimension logement, il questionne aussi et plus largement l’habitat c’est-à-dire le lien de l’individu à son environnement, qu’il soit physique, social ou culturel. La question des conditions du bien-être et de la dignité des aîné·es était au centre de notre réflexion. C’est toute une éthique de société à retrouver pour ériger un territoire inclusif qui était au cœur du propos.

L’introduction de la conférence, menée par Bénédicte Dawance, coordinatrice de la Maison de l’urbanisme, proposait une lecture des défis de territoire sous le prisme du vieillissement en passant de l’échelle de l’individu vers celle du collectif. Une façon de décentrer les préoccupations de chacun·e vers les défis globaux de société. Ainsi, les préoccupations à l’échelle de l’individu résonnent avec santé, autonomie ou encore capacité financière et la question du logement renvoie à son adaptabilité et à la qualité de l’environnement fonctionnel, social et l’attachement au lieu que l’on façonne. L’échelle du quartier pose quant à elle les défis du voisinage et des ruptures de l’isolement. Le dézoom nous invite enfin à considérer la sous-occupation du parc bâti à mettre en perspective des besoins en logements et de l’urgence de rénovation de celui-ci.

Avec bientôt une personne sur quatre sur notre territoire qui a atteint 65 ans, renouveler la sociabilité des territoires avec et par les aîné·es, mais aussi assurer les conditions de l’épanouissement comptent parmi les défis à relever. Et parmi les conditions , il s’agit de reconnaître la diversité des situations et des besoins, et par ce biais renforcer l’exercice de la citoyenneté et assurer les droits culturels.

Marie Caroline Vandermeer, géographe et urbanisme au sein du service environnement et développement territorial du Brabant wallon nous a fait part des principaux enseignements de l’étude menée par l’IGEAT-ULB sous l’impulsion de la Province visant à caractériser les profils des aîné·es présent·es sur notre territoire et spécifier leurs besoins en termes de logements, de mobilité, d’accès aux services et de liens sociaux. Elle nous expose les caractéristiques du vieillissement de la population en Brabant wallon : une croissance liée à la fois au boom démographique après-guerre, à la baisse de mortalité aux âges élevés, à la migration d’aîné·es vers notre territoire, mais aussi une pyramide des âges qui se rétrécit à sa base montrant une part des jeunes en diminution. Parmi les aîné·es, ce sont les tranches des 80 et plus qui vont connaître les taux de croissance les plus élevés. C’est donc une population brabançonne âgée combinée à une incapacité physique, cognitive ou psychologique qui augmente. La disparité géographique est assez nette : ce sont les communes de première périurbanisation au nord qui connaissent une part d’aîné·es la plus importante ; un phénomène qui atteindra les autres parties du territoire quelques années plus tard.
L’étude sous-tend que les besoins des aîné·es sont dépendants du degré de protection dont ils bénéficient : vivre en couple, disposer d’un niveau socio-économique plus élevé ou vivre à proximité des enfants constituent trois fondamentaux de protection.

Jean-Marie Halleux, géographe, urbanisme et professeur à l’Université de Liège poursuit en nous parlant de la vacance et la sous-occupation immobilière. Son propos de base sur une recherche menée par une étudiante, Sophie La Mendola, qui s’est penchée sur le parc bâti occupé par des aîné·es sur plusieurs communes au sud de Liège. Il resitue le contexte territorial de l’optimisation spatiale en posant la question : comment héberger la croissance démographique sans coloniser de nouvelles terres ? Et en corollaire : comment mieux utiliser le bâti existant ? Les chiffres sont interpellants : selon une enquête menée sur un échantillon déterminé, 30 % de la vacance immobilière est liée à des propriétaires âgé·es ou décédé·es. Mais aussi, en Belgique, on estime que 60% des logements sont sous-occupés, et parmi ceux-ci, 73% sont occupés par des 60 ans et plus (données SILC 2023). Ces taux élevés doivent se combiner aux enjeux de rénovation d’un parc bâti vieillissant, loin d’atteindre les standards énergétiques. Les propriétaires âgé·es disposent par ailleurs bien souvent de peu de ressources pour entamer ce cycle de rénovation nécessaire. Des alternatives doivent donc être dégagées pour relever ce double enjeux. L’enquête menée met en évidence la faible connaissance des alternatives au « chez soi » et une mobilité résidentielle qui pourrait s’accroitre avec un niveau d’information plus élevé. Ainsi, organiser l’information s’avère indispensable. C’est aussi l’encadrement urbanistique qui doit être réfléchit pour favoriser ces alternatives. Pour terminer par une interpellation sur l’équilibre à trouver dans les politiques publiques entre les aides à domicile qui confirment une immobilité résidentielle et les alternatives de logements propices à l’optimisation du parc bâti existant.

Muriel Dagrain, chargée de mission logement au parc naturel ‘Cœur de Condroz’ et au GAL’ Pays des condruzes’ rebondit sur le précédent exposé en faisant écho de l’expérience menée sur son territoire : « loger ensemble, chacun chez soi ». Cette expérience fait parfaitement écho aux enjeux d’information sur les alternatives au « seul chez soi » et aux enjeux de sous-occupation des logements. Le projet expérimental -pilote, innovant et solidaire- a été mis en place en mobilisant un architecte et un constructeur d’installations modulaires autour de 11 candidats. Ceux-ci se sont prêtés au jeu de l’esquisse pour accueillir un deuxième unité résidentielle sur leur parcelle. Il s’agissait de tester différentes manières de ‘vivre ensemble ‘ et de challenger les aspects techniques et immobiliers. L’expérience a montré un besoin important d’accompagnement de la démarche pour clarifier les projets, apporter le support technique nécessaire et mener la réflexion sur les modalités de partage des espaces. Parmi les autres freins pointés, les modes de financement et les dimensions notariales ont été relevées. Pour terminer par l’utilité de réfléchir transversalement les aspects démographiques, énergétiques, de salubrité et d’adaptabilité des logements.

La parole est donnée ensuite à Marie Langhendries, directrice du GAL culturalité qui nous rappelle le rôle supracommunal des GAL en milieu rural et nous fait ici écho des actions de cohésion sociale menées. Celles-ci visent à favoriser l’inclusion sociale des jeunes et des aîné·es ou encore renforcer la solidarité intergénérationnelle, volet particulièrement crucial en période covid où l’enjeu de la santé mentale comptait parmi les préoccupations majeures. ‘Semeurs d’histoires’, ‘animateurs terroir’ , ‘vélo sans âge’ ou encore ‘la caravane des liens’ sont parmi les projets menés qui font appel aux ressources insoupçonnées et invisibilisées : conter, faire mémoire, partager le terroir, mais aussi redécouvrir l’espace public comme espace du lien ; le temps d’une après-midi à tout le moins. A côté de ces évents, c’est aussi des moments d’informations et des actions pour briser l’isolement qui ont été menées en faveur d’un territoire inclusif pour et par les aîné·es.

Fabienne Nyssen, directrice du GAL ‘je suis hesbignon.be’ est venue clore ce trio de témoignages de terrain. Elle nous a conté la genèse et les plus-value cumulées qui leur vaut l’appellation’ GAL Ami des Aînés’. ‘Bien vieillir sur le territoire hesbignon’ est l’objectif global poursuivi. S’appuyant sur le démarche ’Wallonie Amie des Aînés’ , il s’agissait de mobiliser les communes parties prenantes autour d’un plan d’actions identifié sur base des besoins des aîné·es. Résultat : un diagnostic sensible pour et par les aîné·es et un plan d’actions qui se voit concrétisé par un tandem mettant en lien un·e représentant·e communal·e et un·e aîné·es. C’est ici une mobilisation ambitieuse, la volonté de créer une dynamique sur le long terme et ancrer durablement la question des aîné·es dans les politiques locales qui constituent valeur d’exemple.

André Fertier, essayiste, président de Cemaforre – pôle européen de l’accessibilité culturelle – et porte-parole du collectif national « Droits culturels & Vivre ensemble » Agapé -a clôturé cette matinée de réflexions sur l’action en faveur des aîné·es en nous invitant à porter notre regard sur le respect des droits humains et culturels. Une histoire de dignité somme toute.
Son intervention tente de répondre à cette question : comment nos territoires mettent-ils en place les conditions d’accès à la culture pour les aîné·es? Comment fabriquer des territoires qui cessent de reléguer les aîné·es, mais érigent un environnement capacitant, quel que soit le niveau de santé ?

Il résumait son intervention comme suit :
« La citoyenneté culturelle en France et en Belgique repose sur des textes à forte portée juridique, inscrits dans leur constitution et dans des traités internationaux qu’elles ont ratifiés. Ces États ont donc l’obligation de veiller à son effectivité, y compris pour les aîné·es, permettant ainsi à tout le monde de participer à la vie culturelle sans discrimination. Les enjeux attachés à l’effectivité de la citoyenneté culturelle pour les aîné·es en manque d’autonomie sont considérables, enjeux de dignité, de lien social, de prévention de pertes d’autonomie, de lutte contre l’isolement, de santé ainsi que d’enrichissement culturel pour la communauté humaine. Malgré cela, ces personnes vulnérables subissent fréquemment une diversité d’exclusions et de discriminations culturelles qui vont de simples désavantages à l’exclusion culturelle absolue (l’ECA) consistant à leur maintien dans un environnement leur permettant uniquement un accès à des soins de nursing et à aucune vie culturelle et artistique. Il s’agit là d’une maltraitance extrême. Les origines des atteintes à la citoyenneté culturelle sont nombreuses mais des solutions existent pour y mettre fin. Des savoir-faire en accessibilité culturelle et des politiques appropriées permettent de créer un environnement capacitant. Aucun être humain ne peut être défini par ses seules données biologiques et aucun ne doit pouvoir être réduit à celles-ci, nous sommes toutes et tous des êtres de culture ». André Fertier.

Si André Fertier focalise son intervention sur les aîné·es en manque d’autonomie, c’est bien l’enjeu global du regard que l’on porte sur les plus vulnérables et plus globalement sur l’être humain et le choix de société que l’on décide de porter dont il est ici question. Les principes inscrits dans les textes de loi sont contrebalancés par des pratiques déviantes, voire discriminantes portant atteinte à la dignité humaine et la citoyenneté culturelle. Le regard sur les aîné·es va de la vénération au respect et à l’âgisme. Notre perception du vieillissement, dépendant de multiples facteurs, s’est fortement dégradée ces dernières décennies. L’intervention d’André Fertier nous invite, à la lumière des défis démographiques de notre territoire brabançon, à positionner l’action culturelle et territoriale en faveur d’une démarche inclusive pour et par les aîné·es.